Navigation

Accueil L'Auteur Biographie Bibliographie Le livre L'extrait de la semaine Sommaire Préface Avant - Propos A Pierre Messmer - Fnac - Amazon La Radio Le site de Canal Académie Ecouter l'émission Lettre d’information de Canal Académie S'abonner à la lettre d'information L'audience de Canal Académie Renseignements juridiques

Prochain extrait

Total visiteurs sur Canal Académie

Prochainement

Jean CLUZEL et les médias couverture_livre A découvrir également le livre de
      Claude CARREZ
Jean CLUZEL et les médias

AVEC JEAN CLUZEL :



Durant l’été 2008, nous nous retrouvons dans un magnifique endroit, le studio de "Canal Académie" radio située dans les locaux de l’Institut de France, dominant la Seine tout en offrant une vue exceptionnelle sur Paris. Nous parlerons plus tard de ce media original mais, commençons, si vous le voulez bien, en remontant dans le temps, par évoquer le Bourbonnais, votre région d’origine. Citons Moulins, capitale de l’Allier, et, si vous me permettez un peu d’exagération, Saint-Pourçain-sur-Sioule, capitale du vin, Bransat, capitale de la transmission.
Vous êtes né le 18 novembre 1923 à Moulins. Cet enracinement est évidemment très important pour vous.


Oui. Ma famille est issue de paysans du côté maternel et d’artisans du côté paternel. Qu’ai je retenu des conseils d’une arrière-grand mère ? Le souci du lendemain : "Mon petit, souviens-toi que le plus difficile dans la vie c’est de mettre de côté la première pièce de cinquante centimes".
Je ne l’ai jamais oublié. Ce que m’apprirent ces ancêtres Bourbonnais aux mains calleuses ? L’audace, parce que, d’un côté et de l’autre, ils avaient eu le courage de quitter le fermier qui les employait, situation peu enviable à leur époque ; les aïeux maternels, en 1825, pour fabriquer de la chaux agricole, car au début du XIXe siècle une cinquantaine de fours à chaux s’étaient construits dans l’Allier ; à cette époque, en effet, l’objectif était, par le chaulage des terres, d’améliorer tout à la fois, les cultures et l’élevage de bovins; quant aux aïeux paternels, il avaient, en 1872, décidé de tenter leur chance dans l’artisanat. Cette audace d’entreprendre constitue l’essentiel de mon héritage.
Et qu’ai-je reçu de ma mère ? Le sens de la solidarité et de la continuité ; ayant perdu son père très jeune, alors qu’elle aurait pu être enseignante, ce qui, pour ma famille, eut été la première ascension sociale, elle ne l’a pas saisie parce qu’elle s’estimait nécessaire à cette petite équipe qui assurait le fonctionnement de deux fours à chaux.
Dans une telle lignée, les règles de vie qui me furent léguées étaient d’une grande simplicité : "Jean, tu es sur terre pour travailler et pour faire ton devoir ; tu travailles et tu fais ton devoir".


Pour moi, ce fut d’abord l’époque heureuse de mes jeunes années à Bransat, parcourant, chaque jour de classe, à pied et par tous les temps, mes 2 km de la maison au catéchisme puis à l’école et retour ; souvent à travers champs. C’étaient de fabuleuses journées où l’on m’insufflait le goût d’apprendre en me faisant découvrir le bonheur de connaissances nouvelles, dans un monde rural respectueux de l’enfance.


Bransat, avec son église isolée près de la rivière et, plus loin, plus haut, à La Roche, bien nommée, son école primaire, laïque et obligatoire, avec son instituteur et son institutrice que nous appelions le monsieur et la dame.
Un exemple : étant l’un et l’autre agnostiques, ils respectaient nos croyances familiales parce qu’à l’époque nous étions tous catholiques. Comme ils ne voulaient pas blesser nos âmes d’enfants, lorsqu’ils évoquaient Jeanne d’Arc ils n’oubliaient pas de citer ses voix.
Lors de mes visites au cimetière, où reposent tant des miens, je ne manque pas de m’incliner sur leur tombe – sans croix pour affirmer leurs convictions – car ils n’ont pas voulu quitter cette terre aux enfants de laquelle ils avaient tant donné avant de se refermer sur eux.


Voilà mes attaches. Elles sont bourbonnaises, composées de femmes et d’hommes dont les noms par centaines se retrouvent dès le XVIIe siècle, sur les plus anciens registres paroissiaux conservés ; à l’intérieur d’un cercle d’une cinquantaine de kilomètres de rayon autour de Bransat, à l’exception d’une lointaine ascendance de Thizy dans le Rhône.


J’aime cette terre et ses hommes. Élu de l’Allier, au total pendant trente-sept ans, je vis maintenant à Paris, où me retiennent mes activités au sein de l’Académie des Sciences morales et politiques. Mais tous les soirs, avant de m’endormir, je n’oublie pas de rendre visite à l’une des 320 communes de mon département d’origine, à l’aide de trois livres qui leur sont consacrés et qui ne m’ont jamais quitté.


Jean Cluzel, une date, celle de Pâques 1941, représente pour vous un moment essentiel de votre vie. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?


Le jour que vous évoquez correspond à ce que j’appelle avec un peu d’immodestie : "mon chemin de Damas" ; j’étais en classe de première, à Cusset (près de Vichy), lorsque j’ai rencontré le Père Dillard, jésuite, célèbre dès avant la guerre pour ses études économiques et sociales.
Il était arrivé à Vichy pour scruter les conséquences du vote parlementaire du 10 juillet 1940 qui mit fin à la IIIe République. En même temps, il voulait prendre contact avec de jeunes bourbonnais, surtout de la JOC[1], mais aussi de la JEC[2]. De plus, à l’intention des jeunes et des moins jeunes, il avait, chaque jour de la semaine, organisé des cours du soir, auxquels participaient jusqu’à deux cents personnes.


À l’automne 1943, il part volontairement en Allemagne dans le cadre du STO (Service du Travail Obligatoire) comme plusieurs centaines de prêtres à cette époque le firent ; "afin, nous avait-il dit, que la classe ouvrière ne fut pas seule déportée mais qu’une partie de l’Église ait décidé de l’accompagner". Il fut malheureusement dénoncé, comme prisonnier évadé (en 1940) et comme résistant (à Vichy), par des camarades français de l’usine dans laquelle il travaillait et mourut en janvier 1945 à Dachau.


Cette rencontre – par l’intransigeance du jésuite – m’avait, dans l’instant, transformé. Le garçon de dix-huit ans, certes volontaire, mais d’une timidité excessive que j’étais, devint du jour au lendemain militant engagé et, rapidement, responsable de la section JEC du Collège de Cusset, puis du lycée de Vichy. En octobre 1942, à Lyon où je commençai le Droit et Science Po, je fus appelé au secrétariat général de ce Mouvement (pour la zone sud de la France), tout en participant aux réseaux de Témoignage Chrétien (auprès d’André Mandouze). Puis en 43-44, nous avons réuni nos forces à Paris autour de René Rémond[3]. Mais, arrivons en 1947 alors que j’avais pris la décision de m’enraciner en Bourbonnais.


Mes camarades et moi avions en effet compris que, la paix étant revenue, il y aurait en France, toujours assez de candidats pour les hautes fonctions – publiques ou privées -, mais qu’à la base du Pays les volontés militantes ne seraient sans doute pas très nombreuses.
Nous savions aussi qu’à la terrible saignée de 14-18 s’était ajoutée celle de 39-45 et que notre génération devrait en combler les vides. D’ailleurs Michel Serres écrit tout récemment "Rarissime en nombre, ma génération eut la chance simple de naître, puisque la précédente, par millions, avait pratiquement disparu dans la boucherie des tranchées, en 14-18 (…). Dans son collège, seule ma mère se maria ; ses amies, promesses blanches, pleurant toutes la perte d’un fiancé ou ami possibles dans le tas de ce charnier (…). Le long de la Garonne où je passai mes années d’attente, les maisons voisines abritaient de jeunes et de vieilles veuves, fantômes solitaires, lents, silencieux, vêtus de noir. Les champs alentour de la ville restaient en friches, faute de cultivateurs, socs, jougs et granges en déshérence."[4]
C’est pourquoi le groupe de jeunes dont je faisais partie, avait aux grands postes préféré d’humbles engagements au service de notre Pays, en travaillant manuellement suivant en cela l’exemple d’une Simone Weil, elle qui fut l’un des modèles de ma génération. Alors que, nous avions dû apprendre à vivre à une époque marquée par les camps de concentration et les chambres à gaz d’un côté, le goulag de l’autre… Sans que, la paix enfin revenue entre grandes puissances, les massacres aient jamais cessé dans le Monde. Et qu’en 2009 persiste encore le scandale de négationnistes de la Shoah...


Dites-moi, Jean Cluzel, dans ce contexte, ce qui fondamentalement, vous a motivé pour entrer en politique au sens étymologique et noble du mot "l’engagement dans la cité" ?


Entendons-nous bien. L’engagement dans la cité, pour moi, ce n’est pas faire de la politique au sens partisan du terme. C’est bien autre chose ; c’est conduire une action au service d’une collectivité et, si possible, d’une communauté, en donnant à cette action toute sa dimension humaine. C’est la raison pour laquelle j’utilise peu le terme de "politique" et davantage celui "d’action publique".
À partir d’une foi vivifiée par l’exemple du Père Dillard, nous nous sommes engagés, ma femme et moi, en totale disponibilité, au service d’une action publique en Bourbonnais.
De plus nous avions conscience qu’une société, quelle qu’elle soit, ne peut se développer sans référence à une transcendance et que cette transcendance passe par la spiritualité ; mais nous avons toujours séparé nos convictions personnelles de nos actions publiques ; parce que nous avions la volonté de rendre possible l’exercice de la solidarité entre tous les hommes de bonne volonté quels que soient leurs milieux sociaux et quelles que soient leurs options philosophiques ou politiques.


Et, à la fin de vos études, qu’avez-vous entrepris ?


Mes études terminées, - licence en droit, école des sciences politiques, le 4 septembre 1947 - jour anniversaire de la République, troisième du nom, j’épouse Madeleine, née à Saint-Pourçain-sur-Sioule, (tout proche de Bransat), et à laquelle j’avais, l’année précédente, fait part de mes motivations et de mes objectifs en lui proposant de les vivre ensemble.


Et elle vous a dit oui ?


Heureusement !


En octobre 1947, nous nous sommes donc installés en Bourbonnais, dans ce hameau du Marais
– bien nommé – habité depuis si longtemps par ma famille où vivaient alors une trentaine de personnes, pelotonnées au fond de ce vallon bransatois.


C’était un parfait microcosme : une famille ouvrière, trois familles paysannes, une famille de patron (d’une entreprise occupant 6 ouvriers à l’époque). On ne pouvait rêver mieux comme mixité sociale puisqu’il n’existait pas dans ce hameau de barrière de classe.
Il est vrai que, d’après le sociologue Jean-François Viple, les Bourbonnais sont - majoritairement - des "réformistes catégoriques", c’est-à-dire des hommes qui ayant "une forme d’esprit qui prend fermement appui sur des principes, comprennent assez mal que leur application en soit retardée ou compromise. Tout cela en fonction d’une volonté bien arrêtée de transformation dans une optique de progrès."


En bref, des hommes qui savent vivre ensemble, avec dignité en se respectant les uns les autres, mais en étant majoritairement animés d’un idéal républicain puisqu’ils appelaient ainsi leurs aspirations très à gauche, comportement naturel dans ce département depuis le dernier quart du XIXe siècle. Nous ne pouvions, ma femme et moi, souhaiter meilleur milieu de vie pour cet enracinement auquel nous aspirions, selon l’esprit, les objectifs et les méthodes d’une Simone Weil.


Alors, comment entreprenez-vous le travail manuel auquel vous vous destiniez (physiquement très exigeant) à Bransat ?


C’est avec mes mains que j’ai pris place dans l’entreprise familiale. En 1947, elle n’employait, excusez-moi de me répéter, que six ouvriers, bien que sa création remonte à 1825. Je fus le septième. Parmi eux se trouvaient deux anciens officiers de l’armée républicaine espagnole, accueillis en France à la fin des années trente. J’ai travaillé avec eux, comme ça, douze ans, dans les carrières, poussant les wagonnets, engrenant les concasseurs d’où sortaient les cailloux, etc...


Oui, parce que lorsque l’on dit "Il a été président d’une société dans le bâtiment : Cluzel-Dumont" ça fait bien, ça sonne bien à l’oreille, ça fait propre...


Cette remarque, vite devenue une rengaine, m’a toujours amusé. Si j’avais fait quelques études, je fus ensuite et pendant une douzaine d’années, ouvrier parmi d’autres ouvriers, même si j’étais aussi leur patron. Ces souvenirs comptent parmi les moments les plus forts de ma vie.
Parce que nous entretenions de véritables relations d’hommes ; si j’étais celui qui commandait, j’étais surtout celui qui entraînait. Sans m’attendrir sur cette période, il est vrai que nous étions très proches les uns des autres en raison de relations d’estime réciproque, courantes dans ce métier de carrier que nous aimions, aussi exigeant et dur qu’il fut ; simplement, je me devais comme patron d’être aussi intransigeant pour moi-même qu’ils l’étaient pour eux.
Trente ans plus tard, nous étions près de deux cents au sein de cette entreprise qui s’était agrandie de trois unités de préfabrication créées pour participer à l’effort de construction de logements enfin décidé par notre Pays et je la quittai en 1987.


. . .

C.C.




[1] Jeunesse ouvrière chrétienne.


[2] Jeunesse étudiante chrétienne.


[3] Au soir de nos vies, nous nous sommes retrouvés à l’Institut, l’un à l’Académie française, l’autre
aux Sciences morales et politiques.


[4] La guerre mondiale, Editions Le Pommier, Paris septembre 2008, pp. 7 et 8.